SHOWTIME

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REALITY SHOW TIME


« Ils n'ont pas compris que notre question : « qu'aurions-nous été si ? »  n'appelle aucune réponse. En vérité, il s'agit moins de retrouver ce que nous étions que de résister à ce que nous devenons. »
Louisa Yousfi, Rester Barbares, 2022


Est-ce que le désir de trouver une voix, une place, peut se trouver capturé par un horizon fantasmé de « réussite » ? Comment gagner sa place à travers le moyen d'expression le plus élémentaire, le seul véritablement à soi : le corps. Est-ce que notre corps porte en lui le langage d'une communauté, ses fantômes, des forces et des peurs si anciennes que nous ne savons plus exactement d'où ça vient ? Est-ce que le corps peut aussi inventer collectivement des formes, se frayer un chemin au-delà de ce qui paraissait déjà déterminé et se défendre, résister en dansant.


Un éclatant flux de vie porte le dernier film de Rafaela Lopez, « Showtime », qui suit un groupe de danseurs de Litefeet dans certains quartiers de New York, à travers les allers-retours permanents du métro entre le Lower East Side, East Williamsburg, Bronx et Queens. Cette traversée est parcourue de tensions entre survie et projection des possibles, charge émotionnelle et souplesse physique, mais aussi entre le récit national américain de la réussite individuelle et les conjugaisons solidaires d'une communauté noire qui a transformé la culture globale.


Rafaela Lopez s'est toujours intéressée aux formes de la culture mainstream - des séries télé aux reality shows en passant par la musique pop - non pas pour rappeler qu'elle veut déhiérarchiser l'art, une évidence consensuelle depuis longtemps, mais parce qu'elle ne souhaite pas cantonner sa pratique au rôle d?un filtre d'analyse, en surplomb, de cette culture. Il y a chez elle plutôt de l'amour pour les formats d'une culture populaire qui, au-delà de ses profits industriels et parfois en contrariant même ses intentions, se retrouve toujours appropriée localement par des usagers qui en font une formidable source pour se projeter ailleurs et s'imaginer d'autres vies possibles. Son attention au pouvoir d'agir des personnes réceptrices de la culture médiatisée, refuse de tout expliquer par le prisme de l'aliénation. Ses oeuvres semblent nous rappeler que nos gestes, notre langage, nos vêtements, se forgent à travers de multiples contaminations. Et que nous bricolons notre subjectivité à travers cette négociation avec des matériaux reproduits à échelle industrielle.


Il n'est alors pas étonnant que ses projets puissent autant changer de forme, car celle-ci se trouve dans l'attention qu'elle porte à chaque sujet. Si son film semble emprunter le chemin d'un documentaire, elle trouvera un rythme de montage et des effets qui font écho à la culture médiatique des danseurs qu'elle filme, introduisant des archives internet de la culture Litefeet ou la chaine des commentaires auto-filmés sur des applis. Néanmoins, il y a un temps long resté invisible à l'image : celui qui lui a été nécessaire pour avoir accès aux complicités de la bande, à une parole parfois vulnérable et à des éclats de délivrance émotionnelle. Derrière la caméra qui accompagne cette bande masculine à la conquête de la rue, il y a un regard féministe.

Dans son film, ce groupe d'amis réinvente une autre forme de famille, transformant la rue en maison, plus encore que les centres d'hébergement ou les difficultés matérielles et affectives de l?espace domestique. Ils inventent alors un « surfing de métro », une forme d'ergonomie entre les mouvements de leur corps et les surfaces urbaines, pour dessiner des figures corporelles où tout se joue dans l'impression de réussir l'impossible sans effort. Face à la violence économique, sociale et institutionnelle, quelle meilleure réponse que la souplesse, la joie solidaire et l'agilité à rebondir.


Avec une conscience aiguë de leur mutabilité sociale, glissant entre le langage de l'art et la culture de l'entertainment, ils définissent leur pratique comme étant de « l'art performance de 12 secondes » et dans un tour plus inespéré, ils déjouent les stéréotypes de genre, proposant une Pole Dance sur les barres du métro. S'ils se présentent souvent torse nu, conscients des regards qui les objectifient, ils défont ici les anxiétés masculines à se montrer virils, en s'appropriant un élément culturellement associé au strip-tease féminin et à la culture des clubs gay.


Déjouer les déterminismes sociaux est leur défi quotidien et le film ne cherche pas à effacer les paradoxes entre les récits d'une réussite auto-conquise grâce au dépassement de soi et celui d'une culture communautaire de la survie et de la mise en commun.


De la même manière, le film dessine des trajectoires singulières au sein d'une navigation transculturelle qui refaçonne le corps politique en permanence - profil instagram, émission télé America's Got Talent, poster de la première élection d'Obama, Mc Do et nems aux crevettes, moonwalk de Michael Jackson, t-shirt vintage de métal et ghetto-blaster. « L'univers nous bénit en nous offrant cette énergie, cet espace », est-il affirmé dans le film. A travers l'incroyable énergie de leurs corps en interaction avec la ville, Rafaela Lopez nous transmet cet espoir.


Pedro Morais